Daniel Cling est un artiste de la parole. Dire, raconter, transmetre sont chez lui des manières d’être. Il sait parler aux comédiens leur langage puisqu’il l’a lui-même été autrefois (dans des spectacles, dans des flms) et qu’il a réalisé des décors de théâtre. Il aime sans réserve le théâtre, ce grand lieu de textes échangés, la scène idéale où circule la parole. Il l’aime tant qu’il en a fait un flm en 2017, Une aventure théâtrale, où il raconte comment la décentralisation d’après-guerre a voulu faire partager au plus grand nombre une parole vivante.

Car Daniel Cling est aussi cinéaste. “Aussi”, non pas que la réalisation soit une activité secondaire chez lui, mais parce qu’elle accomplit une préoccupation qui lui tient à cœur depuis toujours. Il a sans doute trouvé, avec le cinéma, une manière plus efficace, mais aussi plus personnelle, de convoquer tous ceux qui parlent. De les mettre en scène, de les écouter. D’autant plus s’ils n’ont jamais été entendus, comme cette femme sur qui il a tourné un flm en 2024 : Sabine Zlatin, ou l’impossible oubli. Voilà le récit d’un terrible épisode historique qui restait négligé depuis presque un siècle : la déportation en 1944 d’une quarantaine d’enfants juifs réfugiés dans “la maison d’Izieu”. Le flm relate, autant que l’événement lui- même, le combat de cette femme, Sabine Zlatin qui s’est battue toute sa vie pour le faire connaître. Elle a voulu raconter, elle a voulu qu’on l’entende. Le flm l’a écoutée.

Sans doute Daniel Cling est d’autant plus sensible à ce sujet qu’il est lui-même enfant de déporté. Son père, Maurice Cling, était un survivant d’Auschwitz. Et on devine que la parole est chez le cinéaste un enjeu de vie, de mort, ou de renaissance si elle survit à l’oubli. A la suite de ce père, qui a passé beaucoup d’années à raconter (surtout en milieu scolaire) ce qu’il avait vécu dans les camps, Daniel Cling a repris le flambeau. Déjà en 2004, il y a plus de déjà vingt ans, il avait réalisé avec son frère Pascal Il faudra raconter, un flm qui fait parler les survivants et pose la question : qu’en sera-t-il demain quand ces témoins ne seront plus ? Là où d’autres cinéastes, faute de témoins vivants, se rabattent sur la trace ou le monument, Daniel Cling préfère s’appuyer sur une survivance de la parole. Et pour qu’elle ne disparaisse pas, il est prêt à raconter lui-même, à prendre en charge ce qui est oublié. Dans son flm Adélaïde H., une résistante alsacienne, réalisé en 2021, il retrace ainsi l’histoire d’Adélaïde Hautval , une psychiatre protestante déportée à Auschwitz parce qu’elle exhibait publiquement, par solidarité, une étoile jaune en papier qu’elle s’était fabriquée. « Comment transmettre son idéal ? », se demande Daniel Cling, c’est-à-dire : comme rendre vivante cette “prise de parole muette” d’Adélaïde.

La parole, on le voit, s’entremêle vite à la mémoire et c’est ce qui rend le travail de Daniel Cling très émouvant. Car il ne s’agit pas de parler pour simplement discourir, ni de se souvenir pour faire miroiter la mémoire. Il faut raconter ce qui n’aurait jamais dû arriver. Et puisque c’est arrivé, il faut s’en souvenir, le dire et redire, indéfiniment. Mais comment le dire et à qui ? C’est là que surgit la question délicate de ceux à qui s’adresser : auditeurs de récits, spectateurs de films, et ceux qui sont trop jeunes (parfois trop ignorants) pour connaître l’existence du passé. Comment prévoir ce qu’ils peuvent entendre, ce qu’ils veulent écouter ? Dans un autre flm réalisé avec son frère Pascal en 1996, Héritages, Daniel Cling se demandait déjà comment se transmet un témoignage, avec son lot de dits et de non-dits. On y voit des descendants de déportés s’interroger sur les effets de transmission d’une génération à l’autre. Formulée autrement, cette question de la transmission est celle de la vérité de la parole : il y a celui qui raconte ce qu’il est le seul à avoir connu ; et il y a celui qui écoute. De l’un à l’autre surgissent inévitablement des manques, des contradictions, des “malentendus” – toutes altérations de la parole transmise. On sait que cette question est devenue plus urgente depuis vingt ans, surtout depuis que les derniers témoins des camps sont décédés. La question se pose au point qu’on doive désormais protéger (y compris par des lois) la véracité des témoignages défunts.


Toutefois, ce n’est par la Shoah et l’histoire des camps que Daniel Cling aborde cette question de la vérité. Plutôt qu’aborder de front la question de la fiabilité des témoignages (et comment aurait-il pu remettre en cause la parole de son propre père), il change de pied et pose la question dans le domaine de l’architecture (un domaine qu’il connaît bien puisqu’il a fait dans sa jeunesse l’Ecole des Beaux-Arts). Dans son flm Je ne suis pas un homme pressé, réalisé avec Françoise Arnold en 2000, il s’interroge sur les « mécanismes de transmission avérés ou imaginaires ». Il se pose la question de l’héritage culturel ou du modèle dont s’empare un architecte pour faire une nouvelle œuvre et bâtir. Et il se demande si cette transmission, pour être vivante (et non répétition figée), ne doit pas obligatoirement être biaisée, déformée. Et si l’heureux bénéficiaire n’est pas nécessairement un égoïste ingrat. Cette question de la transmission déformée est passionnante si on la pose sur le terrain historique dont Daniel Cling s’est principalement occupé dans ses films : la déportation. Que devient la parole d’un survivant dans le temps ? Que devient son récit qui sera dit, redit, raconté et peut-être déformé, d’une génération à l’autre (et la présence de l’écrit n’y change rien puisqu’on sait bien que l’historien reste l’homme de son siècle). En somme, pourquoi transmettre si la parole, à terme, doit s’entendre autrement ? Mais peut-être est-ce là propre de la légende ? Une légende qui traverserait les siècles à venir, aussi forte – et peut-être plus encore - qu’un récit froid qui voudrait seulement transmettre avec le plus de précision possible. Au final ce serait la légende des hommes du passé, transmise aux hommes du futur. Daniel Cling, homme de paroles, est réalisateur d’une bonne dizaine de films. On ne peut pas tous les évoquer ici. Mais il suffit déjà de comprendre qu’ils suivent un parcours et posent une même question qui se décline : que signifie dire, raconter, transmettre, déformer ? Quel est ce pouvoir infini du Verbe ?

François Caillat, le 090826

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